Le Fugueur


Chapitre premier

Non, pas cette piqûre !

Non, je te le jure, je ne suis pas fou ! Ici, on me traite comme si je l'étais… Mais moi, je le sais, j'ai toute ma tête.
- Hé, monsieur, vous pouvez me dire l'heure ? que je lance aux deux hommes, vêtus de blanc, passant devant la porte de ma chambre.

C'est toujours la même chose. Je suis certain qu'ils m'ont entendu, mais ils font la sourde oreille. Il ne faut pas que j'élève la voix, car ils prétendront que je suis en crise et ils me feront une piqûre. Je déteste ces piqûres et aussi tout ce qu'ils me disent. Ils me traitent de n'importe quoi.



Je suis certain qu'ils me détestent. J'ignore ce qu'ils m'injectent, mais après quelques minutes, une chaleur intense m'envahit et presque en même temps, ça commence à tourner dans ma tête. Je deviens bizarre et, juste avant de tomber dans les vapes, il y a toujours cette pierre énorme qui m'écrase le thorax et me coupe le souffle. À l'époque où je prenais de l'acide, j'ai fait un bad trip qui ressemblait à ça. Quand cela m'arrive, j'ai tellement peur. Ma gorge se noue, j'essaie de crier mais pas un seul son ne sort. L'angoisse me gagne et, chaque fois, je suis certain que je vais mourir. Je ne veux pas de cette piqûre, je ne veux pas dormir de cette façon. Non, je ne veux plus penser que je vais mourir.

Mon nom, c'est Flac et j'ai dix-neuf ans. Flac, je suis certain que tu l'as deviné, ce n'est pas mon vrai nom, c'est un surnom. Mon nom, c'est Michaël Dorais, mais depuis la maternelle, on m'appelle Flac. Flac d'eau. Pas très subtil ! Au début, je me fâchais. Je piquais des colères terribles. Je voulais me battre avec tous ceux qui ridiculisaient mon nom. Un nom, c'est important. Un jour, je me souviens, j'étais en troisième année, je suis revenu à la maison après une bagarre qui avait laissé des marques sur mon visage et mes vêtements. Mon père qui m'a fait comprendre que l'intérêt pour mes copains de me taquiner venait du fait que je me fâchais. Que le jour où ces taquineries me laisseraient indifférent, elles cesseraient d'elles-mêmes. Qu'elles s'estomperaient, comme les cercles concentriques que forme la pierre en tombant dans l'eau. Qu'il valait peut-être mieux en rire. Sûr que ce n'est pas du jour au lendemain que je me suis habitué à cette façon d'être interpellé, mais après un certain temps, cela ne me faisait presque plus rien. J'ai même commencé à aimer ça. Ça me donnait une personnalité.

Je ne sais pas où tu habites. Moi, j'ai été élevé au bord de la mer. L'as-tu déjà vue, la mer ? Moi, de la fenêtre de ma chambre, je la voyais. Une mer immense, une mer tellement grande que même si je m'arrachais les yeux pour voir le plus loin que je pouvais voir, je n'ai jamais vu de l'autre côté. Une mer avec des bateaux énormes. Des navires plus grands que des maisons. Des navires qui engouffrent des centaines de tonnes de marchandises avec des marins tellement nombreux, qu'il est impossible de les compter. Elle était si belle et, moi, je l'ai quittée.

Depuis des semaines, je suis assis dans cette chambre du centre de réhabilitation psychiatrique de Loumie-sur-Mer. Tu sais c'est quoi, un centre de réhabilitation psychiatrique ? Oui ! Tu as raison de penser que j'ai de bonnes raisons d'être là. Mais je te le jure, je ne suis pas fou. Ce qui m'arrive est pire encore. C'est imprévisible, inattendu, soudain et impossible à contrôler. Selon le docteur Fripon, lui, c'est mon psy, je souffre de dérèglements épisodiques qui me rendent dangereux.

J'ignore depuis combien de temps je suis enfermé dans cette chambre, mais ça fait longtemps, trop longtemps que je suis vissé à ce fauteuil. Un fauteuil percé qui me permet de satisfaire certains besoins naturels. Comme les messieurs en blanc ne passent pas souvent pour vider le seau qui est dessous, ça sent souvent l'urine et même pire… Pour ça aussi, il vaut mieux que je ne me rebelle pas. Une bande de cuir me retient assis. Elle est tellement serrée que j'ai peine à respirer. Des sangles rivent mes poignets aux bras de ce fauteuil. Mes jambes aussi sont immobilisées. Quand vient l'heure des repas, on me détache une main, une seule, pour me permettre de manger. Pendant que je suis partiellement détaché, une personne me surveille en permanence. Pas question de lambiner. On me détache pour manger et il faut que je mange. Dès que j'ai terminé mon repas, ma main est à nouveau fixée au bras de mon fauteuil. Mes poignets sont rouges et sensibles. Ce n'est pas uniquement parce que les attaches sont trop serrées, mais c'est surtout parce que les premiers jours, j'ai tellement forcé pour m'en défaire que je me suis blessé. Chaque fois que je vois l'un de ces préposés à l'air austère, je lui répète que mes poignets sont meurtris. Il rétorque que c'est ma faute. Moi, je sais que je ne suis pas complètement responsable. Le docteur Fripon me l'a dit, j'ai parfois des disjonctions. Une disjonction, c'est comme en électricité quand des fils se touchent et occasionnent un court circuit. C'est ça qui se passe dans ma tête. Lorsque cela arrive, je deviens violent, très violent. La dernière fois que cela s'est produit ici, j'ai presque étranglé un de ces préposés à l'air austère. J'ai beau jurer que je ne m'en souviens pas, mis à part mon psychiatre, les autres maintiennent que je joue un jeu. Que je suis un menteur, un vicieux, un dangereux. Ils me l'ont dit plus d'une fois, aussi longtemps que je serai là, je resterai attaché.

Quand certains d'entre eux sont seuls avec moi dans ma chambre et que la porte est fermée, ils me passent leur main au visage après l'avoir passée sur le plancher ou dans la raie de leurs fesses. Ils me donnent des coups au ventre et, non contents de me torturer, ils m'insultent en me traitant de petite merde et de bien d'autres choses encore. Le pire de tous, c'est Gérard. Il a un sbire, qui le suit comme un chien de poche et qui fait tout ce que ce sadique lui ordonne. L'autre jour, il lui a dit d'appuyer très fort sur mon pénis avec son genou. Il l'a fait ! J'ai bien essayé de crier, mais je ne pouvais pas, il me bâillonnait avec sa grosse main sale. Une autre fois, Gérard a enlevé une de ses chaussettes et il me l'a enfoncée dans la bouche. Il me pinçait les narines et lorsque j'étais à deux cheveux de tomber dans les pommes, il enlevait sa chaussette puante et riait pendant que je toussais en essayant de reprendre mon souffle. Il ne faut pas que je parle, que je me plaigne de ces mauvais traitements, car la brute m'a dit que personne ne me croirait et que si je pensais avoir eu mal, je n'avais encore rien vu. Quand ils me disent et me font ces choses, ça me terrifie et cela me fait de la peine. Même si je suis psychiatrisé, je demeure un humain. Pourquoi ce Gérard et les autres travaillent-ils dans ce centre s'ils n'aiment pas les malades ? Ils devraient comprendre que je suis malade au lieu de prétendre que je joue la comédie. " Prétendre que je joue la comédie " plutôt l'affirmer. Moi, je sais que je ne joue pas la comédie et, je sais aussi, que je ne suis pas tout ce qu'ils disent. Quand cela m'arrive, ce n'est pas ma faute. Ce n'est pas moi qui décide des disjonctions qui se passent dans ma tête. Je ne sais trop qui je deviens, c'est comme le docteur Fripon me l'a dit : " je ne suis plus moi, je deviens un autre. " Mais c'est moi qui suis attaché à ce fauteuil. C'est moi qui paie.

Pourquoi suis-je interné dans ce centre ? Je pourrais te dire que je l'ignore, mais là, je te mentirais. Et mentir, je sais que ce n'est pas bien. Si je veux qu'un jour tu deviennes mon ami, il faut que je te dise la vérité, toute la vérité. Même si parfois elle n'est pas jolie, je vais te la dire. Quand tu sauras tout de moi, alors tu choisiras. Tu décideras si tu veux ou non être mon ami. L'important, c'est qu'en aucun temps, tu t'y sentes obligé. L'amitié, c'est beau parce que c'est gratuit. On ne devrait jamais avoir de raisons d'être l'ami de quelqu'un, sauf parce qu'on l'aime.

Ce qui m'a amené ici… Tu sais, quand des fils se touchent, que ça s'embrouille dans ma tête… C'est en raison de l'un de ces moments et c'est par ordre du tribunal que je suis ici. J'ai fait une chose horrible, tellement horrible ! L'avocat de l'aide juridique qui avait été assigné à ma défense à mon procès, m'a expliqué que le juge avait décidé de me faire interner dans ce centre. Il croyait qu'en me faisant traiter, j'avais de bonnes chances de me réhabiliter et de revenir à une vie normale. Mon avocat m'a dit que j'avais eu de la chance, car dans un pénitencier, en plus de ne pouvoir aspirer à une libération conditionnelle avant vingt-cinq ans, je n'aurais pas eu le docteur Fripon pour me soutenir et m'encourager. D'une certaine manière, je dois reconnaître que le juge a été bon pour moi. Vingt-cinq ans. Tu te rends compte ? Vingt-cinq ans de ma vie enfermé entre quatre murs ! Je suis certain que là, je serais devenu fou.

Il me semble que je ne suis pas un mauvais gars. J'aime tout le monde, du moins presque... C'est juste lorsque cela se trouble dans ma tête que je deviens violent. Si ce n'était pas de ces fichues disjonctions, je serais presque guéri.

Quand je me suis réveillé en cellule, je me suis demandé ce que je faisais là, derrière les barreaux. Sans doute une autre rafle que ces bonshommes avaient faite, que je me disais. Ils aimaient bien, de temps à autre, venir vider le squatte et nous mettre en dedans pour quelques jours. Je me souvenais vaguement d'avoir bu de la baboche avec d'autres sans-abri que je connaissais à peine et d'être allé dans une piquerie. Mais à partir de là, je ne me souvenais de rien, le néant. Ce qui me surprenait, c'était que j'étais seul dans ma cellule. Ça, c'était inhabituel, mais je ne m'en faisais pas plus qu'il ne fallait. J'étais tellement amoché ! La tête voulait m'éclater et j'étais en état de manque. Allongé sur mon lit, les yeux mi-clos, j'essayais d'oublier ce besoin de consommer qui me torturait. Impossible ! Cette idée était comme une obsession. Je ne pensais plus qu'à une chose, sortir de ce trou. C'est à ce moment là que des pas lourds, lourds comme ceux des géants qui font trembler la terre, s'approchèrent de ma cellule. Sans même ouvrir les yeux, je l'ai reconnu. Le sergent Devost. Il s'immobilisa. J'ouvris les yeux et je le vis, énorme, planté là, à une dizaine de pieds de moi. Il me regardait, le regard pénétrant, intimidant, impressionnant.
- C'est quoi ton problème, gros bovidé ? que j'ai demandé à ce représentant de la loi.
- Moi, je n'en ai pas. Mais toi, le jeune, tu en as un maudit gros.
- Explique ! que j'ai répliqué, sur un ton arrogant.
- Là, t'as dépassé tes petites conneries habituelles. Tu as tué un gars, un jeune de ton âge.
- T'es fou, gros porc ! Je bamboche, je barbotte, je sniffe, j'me pique, mais je ne suis pas un assassin. Je n'ai jamais tué personne.
- Pauvre type ! a-t-il dit en tournant les talons. Tu viens de foutre ta vie en l'air pour une maudite piqûre.

Je paniquais, c'était impossible, je m'en souviendrais. J'étais certain que le gros voulait m'effrayer, me donner une leçon, comme il le disait souvent.

J'ai questionné d'autres gardiens et la réponse était la même. Était-ce possible ? J'avais commis un crime hideux et je ne m'en souvenais pas.

C'est inimaginable, tant que ça ne nous est pas arrivé. Moi le premier, je jurais à tout vent que c'était impossible. Une personne ne peut pas en tuer une autre et prétendre qu'elle ne se souvient de rien. Ce serait trop facile. C'est pourtant ce qui m'est arrivé. Je te le jure, même aujourd'hui, je ne m'en souviens pas !

Les deux enquêteurs qui sont venus me voir, le même après-midi, me l'ont confirmé. Ce n'était pas une supercherie du sergent Devost, c'était la triste vérité, j'avais tué un jeune de mon âge. Ils avaient en main des déclarations de témoins oculaires. Ils voulaient dire des personnes qui étaient au même endroit que moi au moment du crime.

Je n'ai connu les détails de cette sordide affaire que lors de mon procès. Les divers témoignages ont révélé que l'événement s'est produit dans une piquerie. Selon trois témoins, que je n'avais jamais vus, que je ne connaissais ni d'Ève ni d'Adam, c'est sans raison apparente que j'ai sauté sur le gars et que je l'ai tabassé d'une façon démentielle. Ce qui est terrifiant, c'est que je n'ai pas souvenance de mes gestes, de ma violence. Et c'est ça, mon problème ! Lorsque je disjoncte, je ne me souviens jamais de ce qui est arrivé. Il faut que tu me croies c'est la stricte vérité.

Je ne suis pas fou, mais je suis dangereux. Peut-être suis-je fou. Un fou qui s'ignore. Un fou dangereux. Non, il ne faut pas, car cela voudrait dire que je passerai toute ma vie dans cet hôpital. Non, plutôt mourir ! Heureusement que j'ai mon psychiatre, le docteur Fripon. Il dit que je suis un cas intéressant, qu'avec une médication appropriée et quelques rencontres qui m'aideront à mieux me comprendre, que je vais m'en sortir. Il ignore dans combien de temps, pour lui, le temps importe peu. Je pourrais dire que ça paraît que ce n'est pas lui qui est attaché à ce fauteuil, mais comme il est mon meilleur allié, je ne vais pas commencer à le critiquer. Je vais faire comme il me dit, prendre mes médicaments et le laisser se charger du reste.

Quand j'étais jeune, je ne pleurais jamais. Par contre, j'en ai fait brailler plusieurs, surtout ma mère. C'est triste à dire, mais j'étais fier d'avoir le cœur dur comme une roche. Même les larmes de ma mère ne me dérangeaient pas. Je m'étais juré que je ne pleurerais jamais. Fallait-il que je sois con pour faire un tel serment !

Depuis que je suis ici, quand je pense aux raisons qui me retiennent dans ce centre de réhabilitation psychiatrique, les écluses s'ouvrent, et je pleure à m'en fendre l'âme. Mon enfance me rattrape. Je reprends le temps où je ne pleurais jamais. Attaché à ce maudit fauteuil, même si je ne le veux pas, des larmes sillonnent mes joues. Impossible de les maîtriser. J'ai mal à la tête, mes yeux brûlent, j'ai la morve au nez, je respire le dégoût, mon cœur menace de sauter. Je n'ai plus d'orgueil, plus aucune dignité et, pour comble, ces messieurs sarcastiques et austères me ridiculisent en me traitant de fillette, de braillard et même de pédale.

Combien de temps vais-je rester ici, attaché à ce fauteuil ? J'ai beau fouiller dans ma tête, je ne peux me rappeler si le juge a spécifié la durée de mon internement dans ce centre de réhabilitation. Combien de temps ? Je m'affole. Pas toute ma vie ! Ça ne se peut pas. Le juge me l'aurait dit. J'aurais choisi la prison. Je perds le contrôle, je crie à m'époumoner.
- Vite ! crie un préposé qui passe devant ma porte. Dorais est en crise !

En moins de trente secondes, un infirmier se précipite une seringue à la main.
- Encore une crise, Dorais, faut croire que tu l'aimes, ta piqûre ! Tu ne seras pas déçu, elle est plus forte, la roche sera encore plus pesante. Il ne faudrait pas qu'elle t'écrabouille, un si bon patient.

Pendant qu'il débite son boniment, le préposé qui me tient le bras appuie son avant-bras sur ma gorge. J'ai peine à respirer.
- Mais ça, impossible de le savoir d'avance. C'est peut-être avec cette piqûre que tu vas crever, Dorais. Je suis certain que, de l'autre bord, tu ne seras pas seul. Le gars que tu as tué t'attend sûrement avec son gang. Ça va être ta fête, Dorais, enchaîne-t-il, pendant que l'aiguille me transperce le bras.

Il va me rendre fou. Il sait que j'ai la trouille. Je veux qu'il se taise. Que l'autre enlève son avant-bras de sur ma gorge, et qu'ils sortent de ma chambre. Je sais que je vais devenir en sueur, qu'une énorme pierre m'écrasera le thorax, que je vais penser mourir et que finalement je vais dormir. Je déteste dormir de cette façon, car je ne sais jamais si je vais me réveiller. Je pleure maintenant des torrents de larmes. Ce n'est plus de la peine, c'est de la rage. Ils n'ont pas le droit de me faire ça ! Je le sais, mais ici, je n'ai plus de droit.

Mes muscles se tendent, je veux casser les sangles qui me retiennent. J'ai peur, horriblement peur. Je ne veux pas mourir attaché à ce fauteuil. Malgré tous mes efforts, mes forces me quittent, malgré ma lutte, je sombre. Je ne veux pas dormir… mais une fois de plus, ce sont eux, les gagnants !


Chapitre 2


Peut-être une amie ?

Combien de temps ai-je dormi ? Je l'ignore. Tout ce que je constate, c'est que maintenant il fait nuit noire. Une nuit d'encre, comme dirait mon père, une nuit où on ne voit plus sa main. Une nuit à effrayer même les loups.

J'ai mal à la tête. On dirait que des mains poussent de l'intérieur, qu'elles veulent sortir en me défonçant les tympans. Je voudrais appeler, mais je n'ose pas. Si je crie, ce sera une autre piqûre. Pas question, je vais endurer, en silence.

Ce mal de tête me rappelle ma levée du corps au lendemain de mon premier joint. Je m'en souviens comme si c'était hier. Buz et Patche, avaient organisé une partie de pêche au bord de la rivière. Comme toujours, ils avaient apporté quelques bières. Chaque fois que j'étais avec eux, j'en prenais. Je ne raffolais pas du goût, mais je trouvais que ça faisait de moi un homme, comme eux. Sûr que ce n'était pas moi qui l'achetais, j'étais beaucoup trop jeune. Mais très souvent, c'était moi qui la payais. Que n'aurais-je pas fait pour conserver l'amitié de ces deux types plus âgés que moi ? Cet après-midi-là, j'avais bu trois bières et j'avais fumé mon premier joint. Je ne peux pas dire que j'avais trouvé l'effet super, mais comme mes amis se tordaient de rire à la moindre blague, je feignais la même hilarité, juste pour faire comme eux. J'avais à peine onze ans. Plus précisément dix ans, neuf mois et quelques jours. Ma mère, en me voyant la binette, avait eu de fortes présomptions. Elle était quasiment certaine que j'avais encore bu de la bière et même des substances encore plus terribles. J'avais beau essayer de lui faire croire que j'avais fait une indigestion au cours de l'après-midi, elle n'en démordait pas.
- Je suis certaine que tu as bu de la bière ! Ne mens pas, une mère ça devine tout.
- De mauvaises fréquentations, clamait-elle. Occupe-t'en, Jude, c'est ton fils et il est mal parti. Si tu n'y vois pas, je peux te dire qu'il finira mal !

" Il finira mal. " Je trouvais qu'elle avait un talent inné pour l'exagération. Mes amis étaient tous plus âgés que moi, c'est vrai, mais cela n'en faisait pas nécessairement de mauvais compagnons. Je pensais avoir au moins ce droit , choisir mes amis. Toi, je ne sais pas dans quelle sorte de patelin tu vis, mais moi, je vivais dans un petit village. Il y avait peu de jeunes de mon âge et ceux qu'il y avait n'étaient pas tellement délurés. Dans ma classe, j'étais le plus grand. Je dépassais tout le monde d'une tête. Un étranger aurait pensé que j'avais doublé des années. C'était tout le contraire. J'ai toujours été un premier de classe et j'avais, comme je l'ai souvent dit à ma mère, passé l'âge de jouer dans les carrés de sable. Je ne voulais pas perdre mon temps avec ces attardés. Il me fallait des amis de mon calibre, des gars qui pouvaient m'apprendre quelque chose de la vie. Je n'avais qu'un choix, choisir mes amis.

Mais attaché à ce fauteuil, mes certitudes se diluent. Peut-être que pour une fois, c'était ma mère qui avait raison. Qu'il aurait mieux valu que je me tienne avec ces jeunes que je trouvais idiots, mais du haut de mes onze ans, je trouvais qu'elle avait tort.

J'ai froid, je tremble de tous mes membres. Je suis certain que c'est l'heure de ma méthadone. Tu connais ça, la méthadone ? C'est un médicament qui m'a été prescrit et qui, d'une certaine façon, remplace la drogue que je ne prends plus. Je ne sais pas combien de temps je vais en prendre. Tout ce que je sais, c'est qu'on va m'en donner tout au long de ma période de sevrage et que cela peut être assez long. Il faut que tu saches que la méthadone, ce n'est pas de la drogue. Ici, pas question de fournir de la drogue aux patients, c'est un centre de réhabilitation, pas une piquerie ! Avant ma condamnation, je consommais de la cocaïne et de l'héroïne. Je me shootais et je sniffais quatre ou cinq fois par jour. Je ne prenais pas souvent contact avec la planète. J'étais dans les vapes et pas à peu près ! Une thérapeute m'a dit que je courais à ma mort. Que c'était une chance que l'on m'ait arrêté. " Une chance ! " Elle ne sait sûrement pas ce qu'elle dit, " une chance ! "

Mais que font-ils avec mon médicament ? Je suis certain qu'ils le font exprès. Ils savent que c'est l'heure, mais ils veulent me punir. Ils doivent regarder le hockey ou jacasser comme des mémères. À moins qu'ils ne soient tous endormis. Il me faut ce médicament, sinon, je vais devenir fou ! Mais qu'est-ce qu'ils font ?
- Infirmier, que je crie, dans un moment d'intense panique.

J'entends des pas qui se précipitent. Je suis en sueur. J'ai peur. Que vont-ils me faire ? Tout ce que je veux, c'est mon médicament. Je ne veux pas de cette maudite piqûre. Je n'ai pas crié pour déranger, tout ce que je veux, c'est mon médicament. Je suis certain que c'est l'heure. Ils n'ont pas fait leur travail. Je suis prisonnier, je n'ai plus de droits. Je sais qu'ils feront de moi ce qu'ils veulent. Je regrette, je n'aurais pas dû crier. Je veux que ces pas s'arrêtent, que jamais ils n'arrivent. Ils sont là, je les entends plus fort que des tambours, je ne voulais pas, je vous en supplie, pas de piqûre. PAS DE PIQÛRE !
- Ne criez pas comme ça, me dit une voix toute remplie de tendresse. Les autres dorment, vous allez les réveiller.
- Ne me donnez pas de piqûre. Je vous en prie, je ne voulais pas crier.
- Calmez-vous, je vous apporte votre méthadone. Je vous l'aurais apportée bien avant, mais vous sembliez dormir. Tenez, buvez.

Je n'en crois pas mes oreilles, mais ça semble vrai. Elle a une voix si douce, si rassurante. Elle connaît le nom de mon médicament. Je suis certain qu'elle vient en amie.

Elle porte le verre à mes lèvres. Avide, j'en avale le contenu d'un seul trait. Même s'il semble vide, j'aspire très fort afin de m'assurer de tout ingurgiter. Dans une dizaine de minutes le médicament fera effet. Je ne tremblerai plus, fini les sueurs froides, à nouveau je verrai la vie d'un meilleur œil.

J'aurais besoin de parler, que quelqu'un me tienne la main, le temps que le médicament fasse effet. Mais je n'ose pas parler à cette femme. Elle semble gentille, comme ça. Mais je sais, pour être attaché à ce fauteuil depuis un bon moment, que dans cet hôpital, ils sont tous pareils. Il faut que je me méfie. Je fais comme si elle n'existait pas. Je sais qu'elle est devant moi, qu'elle m'observe. Elle doit prendre des notes, ici, ils prennent tous des notes. Qu'elle écrive ce que bon lui semble. Je n'en ai rien à faire. Tout ce que je veux, c'est que ce médicament fasse effet au plus vite, que je cesse de geler, de trembloter.
- Régine, arrive ici, tu ne peux pas rester là, il est dangereux.
- Dangereux comme quoi ? Il est ficelé comme un saucisson.
- Tu n'as pas lu les notes à son dossier ? Tout y est écrit. Tu n'as qu'à le consulter. Viens, j'ai besoin de toi au deux cent quarante-sept.
- Essayez de vous détendre, me dit-elle, en passant délicatement sa main dans mes cheveux.
- Il est défendu de le toucher ! Arrive, sinon je te colle un rapport.

Devant l'insistance de ce collègue, elle obtempère, et je devine malgré l'obscurité qu'elle m'a laissé un sourire. Le premier depuis que je suis ici.

Maintenant qu'elle est partie, je regrette qu'elle n'ait pu rester plus longtemps. J'aurais dû être plus gentil. Peut-être est-elle différente de tous ces préposés aux soins et ces infirmiers qui me détestent, me méprisent. Je ne le dis qu'à toi, mais je suis heureux que ce soit elle qui m'ait apporté mon médicament. Elle m'a sauvé d'une piqûre certaine. Je suis persuadé qu'elle est meilleure que les autres. J'espère que tous les soirs, ce sera elle qui viendra à mon chevet. Je l'espère vraiment.

Mon médicament commence à faire effet. La chaleur regagne mes membres, mes muscles un à un se détendent. Une sensation bienfaisante m'enveloppe, je crois que je vais dormir, mais cette fois, ce sera un sommeil souhaité, un sommeil qui m'apportera les plus beaux rêves. Régine, c'est un si joli nom…




© Gilles Ruel, tous droits réservés
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